Spectateurs du théâtre en prison

Ce n'est pas un théâtre, c'est une prison. Ce ne sont pas des fauteuils en velours rouge, ce sont des chaises de cantine. Ce n'est pas de la lumière, c'est de l'ombre. Ce ne sont pas des acteurs fiers de leur technique, ce sont des personnes qui tentent de reprendre contact avec eux-mêmes, avec nous autres. Ici, nul ne peut y échapper. Il ne peut y avoir de demi-mesure dans ce lieu. Ce n'est pas le théâtre, c'est plus grand. Bref, tu oublies ton mal de dents et tu regardes tes chaussures.

La singularité du spectateur de prison, c'est qu'il réunit deux conditions antinomiques : il est curieux de tout, il a peur de tout.

Parce que celui qui découvre la prison est comme un enfant affolé qui découvre le bruit d'une arme à feu. Comme devant les signes d'une nature explosive : être au bord de l'Etna par exemple, t'as envie de voir mais tu as peur que ça te pète à la gueule. Tu penses au voyageur paniqué à l'idée de prendre l'avion, son billet dans la main et un regard de condamné. Il sait que cela va commencer, il sait que cela va finir.Une piqûre.Ca te renvoie direct à la mystique.


Cette situation de malaise permanent qu'offre le monde carcéral est dans le fond très pédagogique. Entrer en prison pour un homme sans casier est aussi un acte prémédité. Il me renvoie pourtant immédiatement à l'abstraction : reconsidérer de manière isolée un bruit, un mouvement, une vision pour faire jaillir, à la conscience, des perceptions jusque-là inconnues.

J'y vois vite du grotesque comme quand, petit scientifique, tu regardais, tête baissée, à la loupe, une fourmi se consumer sous tes regards éclairés : tu te disais "c'est con, la pauvre".

Grâce à notre innocence commune, la société a organisé avec une efficacité incontestable, la marginalisation finale d'une partie de la population carcérale qui sera pourtant amenée, de nouveau, à vivre en société.

On peut comprendre et accepter l'idée de la prison, pour certains. Pour d'autres....

Tant que cela reste une idée, tout va bien, on a d'autres préoccupations : quoi manger ce soir ? quoi faire demain ? On ne la supporte pas pour nous car l'inquiétude nous gagnerait vite.


J'ai lu quelque part que s'il est imbécile de vouloir changer le monde, il est criminel de ne pas vouloir être imbécile parfois.

On visite bien Matignon, l'Elysée. On visite bien les châteaux de la Loire, les musées, les égouts de Paris. On visite bien les zoos... Ils ne sont certes pas des espaces de droits des animaux sous prétexte qu'ils sont visités. On a déja vu la société modifier le fonctionnement de certains jugés cruels.

Et pourquoi on ne ferait pas des journées portes ouvertes, au moins une fois dans l'année dans nos centrales, maisons d'arrêts, etc. Histoire d'un peu de transparence. On y verrait de nos yeux le fonctionnement de l'espace, à défaut d'y comprendre les relations entre les gens. Certains pourraient y sentir l'atmosphère nauséabonde et électrique.

Mais pourquoi voir ce que l'on imagine déjà ?

Après tout, tant que cela ne nous pète pas à la gueule... Tant qu'on croit qu'un gosse, voleur d'auto radio, reste, après quelques années de prison, un gosse voleur d'auto radio.